Vers la fin du SCAF ? L’Allemagne questionne le programme, la Belgique s’éloigne, Madrid reste prudent

Les déclarations du chancelier Friedrich Merz sur l’avenir du SCAF, le projet d’avion de combat européen, déclenchent la polémique sur le Vieux continent. La Belgique menace aussi de se retirer du programme. L’Espagne, elle, reste engagée. Mais tout le monde sent que le projet vacille.

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F-35 SCAF
© U.S. Navy

La petite phrase de Friedrich Merz dans le podcast allemand Machtwechsel, diffusé le 18 février 2026, ne s’est pas arrêtée aux frontières de l’Allemagne. Le chancelier a déclaré que Berlin n’avait “pas besoin du même avion que la France” avant d’ajouter que “si nous n’arriverons pas à trouver une solution, le projet ne continuera pas”.

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Où en est le projet d’avion de combat SCAF ?

En clair, l’Allemagne remet en cause sa participation au SCAF (Système de Combat Aérien du Futur) estimé à plus de 100 milliards d’euros. La raison est simple. La France exige un avion capable de tirer des missiles nucléaires et d’opérer depuis un porte-avions. L’Allemagne n’a aucun de ces besoins. Berlin veut un avion tourné vers la défense du territoire et la supériorité aérienne. Sauf que voilà, cette déclaration a provoqué une onde de choc parmi les pays-membres. Et les réactions ne se sont pas fait attendre.

La réaction la plus brutale est venue de Belgique. Theo Francken, ministre belge de la Défense et du Commerce extérieur, a dégainé sur X quelques heures après la diffusion du podcast. Son message ne laisse aucune place à l’interprétation. « Le SCAF est enterré d’après le chancelier allemand. Aucun avion de combat franco-allemand de sixième génération ne verra le jour. La Belgique occupait un poste d’observatrice dans le programme. Nous allons réévaluer notre position », a écrit Theo Francken sur X.

Le cabinet du ministre a confirmé à La Libre qu’une analyse était en cours. La Belgique n’a jamais été membre à part entière du SCAF. Elle a rejoint le projet en tant qu’observatrice, un statut qui lui donne moins d’obligations mais aussi plus de liberté pour en sortir. Ce statut allégé explique le ton direct de Theo Francken.

Pour rappel, les relations entre Bruxelles et les industriels français du programme sont tendues depuis un bon moment. En 2023, Éric Trappier, le PDG de Dassault Aviation, avait lâché une phrase devenue célèbre. Il se demandait pourquoi il confierait du travail à un pays qui a fait le choix d’acheter des F-35 américains. La Belgique avait commandé 34 F-35 à Lockheed Martin. Elle voulait ensuite rejoindre le SCAF en tant que partenaire à part entière, ce qui avait fait grincer des dents chez Dassault. La logique du constructeur français est simple. On ne peut pas acheter étasunien et revendiquer en parallèle une place dans un programme de souveraineté européenne.

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Des tensions importantes entre les pays européens

Malgré ces tensions, le gouvernement belge a inscrit 300 millions d’euros dans sa Vision stratégique de la Défense 2025, selon OpexNews. Ce budget couvrait la phase du démonstrateur technologique entre 2026 et 2030. Bruxelles voulait demander au consortium SCAF de l’intégrer comme partenaire à part entière. Les déclarations de Friedrich Merz ont remis les compteurs à zéro.

Theo Francken ne cache pas son scepticisme depuis des mois. Il a critiqué la fragmentation industrielle européenne. Pour lui, deux programmes concurrents d’avions de sixième génération (le SCAF et le GCAP anglo-italo-japonais) pour un marché limité, c’est du gaspillage. La Belgique préfère miser sur ses F-35, un avion que Theo Francken défend avec conviction. Il déclarait l’été dernier sur la RTBF que seul le F-35 fait peur à la Russie, parce qu’il est indétectable, contrairement à l’Eurofighter, au Rafale ou au Gripen.

L’Espagne a pris le contre-pied total de la Belgique. Madrid a affirmé le 19 février que le pays maintenait son engagement total dans le programme, sur la base des règles définies dans l’accord-cadre de juin 2019, selon des propos rapportés par l’AFP. L’Espagne est membre à part entière du SCAF depuis 2019. Le pays est représenté par Airbus Espagne dans le consortium industriel. Madrid a tout intérêt à ce que le programme survive. L’enjeu est autant technologique qu’économique : le SCAF doit remplacer l’Eurofighter espagnol à l’horizon 2040. Si le programme explose en vol, l’Espagne se retrouve sans successeur crédible.

Depuis des mois, le projet SCAF n’arrive pas à avancer

Mais la formulation espagnole cache une subtilité. Madrid insiste sur le respect des règles posées dans l’accord de 2019. Zone Militaire (Opex360) souligne que c’est précisément l’un des points de blocage. L’accord de 2019 demande une répartition à trois tiers entre la France, l’Allemagne et l’Espagne. Dassault, le maître d’œuvre, veut revoir cette répartition pour avoir plus de liberté dans le choix de ses sous-traitants. Airbus conteste. L’Espagne, qui rappelle les termes de 2019, envoie un message clair. Pas question de renégocier les règles du jeu.

Emmanuel Macron a réagi le 19 février. Il a défendu l’idée d’un avion commun entre les trois pays. L’Élysée a précisé que le président continuait de croire au SCAF et que les exigences militaires des partenaires « n’avaient pas bougé ». La présidence française a ajouté qu’elle ne comprendrait pas que des désaccords entre industriels bloquent un programme aussi stratégique. Johann Wadephul, le chef de la diplomatie allemande, a tenté d’arrondir les angles le même jour. Il a qualifié la France de partenaire européen le plus proche de l’Allemagne devant l’AFP.

Derrière la communication officielle, le constat est implacable. Le SCAF est enlisé depuis des mois. Dassault et Airbus ne parviennent pas à se mettre d’accord sur la gouvernance et la propriété intellectuelle. La Phase 2 du programme est repoussée à 2029 au mieux. L’entrée en service prévue en 2040 s’éloigne. Friedrich Merz a même posé une question que personne n’osait formuler à voix haute dans le podcast Machtwechsel.

Il se demande si un avion de combat piloté sera encore pertinent dans vingt ans, vu les coûts colossaux de développement. La guerre en Ukraine a montré l’importance des drones sur le champ de bataille. Certains experts estiment que le volet piloté du SCAF pourrait être abandonné au profit des drones et du cloud de combat. Bref, l’Europe s’enlise dans sa dépendance aux États-Unis quand d’autres tentent d’en sortir.

Le SCAF, un projet déjà enterré par l’Europe ?

Les analystes ne se font plus d’illusions. Paul Taylor, chercheur au European Policy Centre basé à Bruxelles, a confié à Breaking Defense que le SCAF est « un projet mort depuis deux ans qui refuse de tomber parce qu’il est porté par la politique ». Paul Lever, ancien ambassadeur britannique en Allemagne, estime pour sa part que Friedrich Merz « prépare le terrain pour enterrer le programme ». Selon lui, Dassault réclame une part de travail disproportionnée et son PDG Éric Trappier refuse de partager les technologies sensibles.

Résultat, plusieurs scénarios restent sur la table :

  • Le premier, c’est un sauvetage politique de dernière minute. Berlin a promis une décision avant la fin février 2026.
  • Le deuxième, c’est le développement de deux versions du SCAF pour répondre aux besoins de chaque pays, ce qui ferait exploser les coûts et tuerait l’intérêt même de la coopération.
  • Le troisième, c’est l’abandon du volet avion de combat, pour ne conserver que les programmes de drones et de cloud de combat. Le quatrième, c’est l’éclatement pur et simple du programme.

Quoi qu’il arrive, la France a un filet de sécurité. Le carnet de commandes du Rafale déborde avec plus de 220 unités à livrer, dont 114 pour l’Inde. Le standard F5 prévu pour 2030 intègre des drones de combat et une connectivité avancée. Dassault a d’ailleurs commencé à réaffecter des ingénieurs du SCAF vers d’autres projets. L’Allemagne, elle, mise sur ses F-35 américains. La Belgique fait de même. L’Espagne reste accrochée au programme, mais se retrouve de plus en plus isolée.

Le feuilleton est loin d’être terminé. Mais une chose est certaine. Le rêve d’un avion de combat 100 % européen s’éloigne chaque jour un peu plus.

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