Dans le Pacifique, un site abritant 120 000 tonnes de déchets nucléaires commence à se fissurer

Il y a un dôme en béton de 115 mètres de diamètre posé sur un atoll perdu dans le Pacifique. Les habitants du coin l’appellent « le Tombeau ». En dessous, on parle de 120 000 tonnes de déchets radioactifs, dont du plutonium-239 qui restera dangereux pendant 24 000 ans. Ce dôme se fissure et l’eau de mer qui monte toujours plus s’infiltre.

Sommaire
Déchets toxiques
© Unsplash

Le Runit Dome se trouve sur l’atoll d’Enewetak, dans les îles Marshall. Entre 1946 et 1958, les forces armées ont mené 67 essais nucléaires sur cet atoll et sur celui de Bikini. Certains de ces essais figurent parmi les plus violents de la Guerre froide.

Des déchets nucléaires qui représentent un risque sanitaire majeur

L’essai Castle Bravo a libéré une puissance mille fois supérieure à la bombe larguée sur Hiroshima. L’essai Cactus a creusé un cratère de 10 mètres de profondeur sur l’île Runit. C’est ce cratère qui est, vingt ans plus tard, une poubelle nucléaire.

Entre 1977 et 1980, l’armée a lancé une opération de nettoyage. On parle de 4 000 soldats envoyés sur place pour ramasser les sols irradiés et les débris de six îles différentes. Résultat, tout a été versé dans le cratère de Cactus.

© Domaine public

Le plan de base prévoyait un fond en béton étanche. Cette option a été abandonnée pour faire des économies. Le cratère repose sur un lit de coraux très poreux, à travers lequel l’eau de mer circule librement depuis le premier jour. L’ensemble a été recouvert d’une dalle de béton de 46 centimètres. C’était une solution provisoire mais 46 ans que ça dure.

Il faut dire que les conditions de travail des soldats donnent le vertige. Robert Celestial, ancien chauffeur de camion de l’armée, a témoigné. Il versait des déchets dans le cratère en short et en bottes de caoutchouc. Personne ne lui a expliqué qu’il manipulait des matières irradiées.

Des soldats gravement malades après avoir été exposés

Après sept ans de service, il a été mis à la retraite médicale pour problèmes de peau, de foie, de reins et ostéoporose. Sur les 4 000 soldats qui ont participé au nettoyage, il n’en reste que quelques centaines. Beaucoup ont eu des cancers. Ce n’est qu’en 2023 que Washington les a reconnus comme « vétérans atomiques » et leur a ouvert le droit à une indemnisation. Soixante ans après les faits.

Sauf que voilà, le problème ne se limite pas au passé. En 2018, Ivana Nikolic-Hughes, chercheuse à l’université Columbia, s’est rendue sur place. Elle a constaté des fissures visibles sur le dôme et mesuré des taux de radiation élevés dans les sols autour du site.

Ces radiations ne viennent pas forcément de fuites du dôme. Elles viennent peut-être du nettoyage bâclé des années 1970, où des déchets ont été balancés directement dans le lagon. Les deux explications ne s’excluent pas. Ce qui est sûr, c’est que le dôme n’a jamais été conçu pour tenir des millénaires.

© NASA/USGS

En 2024, le Pacific Northwest National Laboratory a publié un rapport pour le Congrès. Les chercheurs ont simulé neuf scénarios, de la tempête modérée à la tempête extrême, en 2015 et en 2090, avec ou sans effondrement du dôme. Tous les scénarios partent du principe que la mer montera de 62 centimètres d’ici 2090 dans cette zone. Pour rappel, l’île Runit culmine à deux mètres au-dessus de l’eau. En clair, un tiers de l’île sera sous l’eau.

Le rapport conclut que même dans le pire des cas, l’exposition pour les habitants des îles voisines ne dépasserait pas 0,2 mrem par an. Un citoyen moyen reçoit 310 mrem par an dans sa vie quotidienne. Des chiffres rassurants en apparence. Sauf qu’ils émanent du Department of Energy, l’institution responsable des essais nucléaires sur l’atoll.

En gros, c’est le pollueur qui fixe les normes de son propre confinement. Le rapport ne mesure que ce que le dôme pourrait relâcher à l’avenir. Il ne dit rien sur ce qu’il a déjà relâché depuis 46 ans via sa base poreuse.

La situation va s’empirer, c’est inévitable

Jack Niedenthal, ancien ministre marshallais de la Santé, a résumé le sentiment des habitants. Selon lui, « le dôme est un monument de l’erreur des États-Unis ». L’ingénieur nucléaire Arjun Makhijani est plus direct. Selon lui, « aucune structure en béton ne peut tenir une fraction de la durée de vie du plutonium-239 ». Il ajoute que « des fissures apparaissent déjà avant le demi-siècle ». Bref, le béton a moins de 50 ans quand le plutonium en a pour 24 000.

La montée des eaux transforme un problème enfoui en menace active. L’île Runit n’a pas besoin d’être submergée pour que la situation empire. Il suffit que la pression sur les nappes souterraines augmente et que les échanges d’eau sous la structure s’intensifient. Chaque tempête accélère la contamination du lagon. Et les tempêtes deviennent plus violentes. Pour rappel, le réchauffement climatique menace de submerger des villes entières à travers le monde et les îles Marshall sont en première ligne.

Environ 300 personnes vivent sur l’atoll d’Enewetak. Ces mêmes populations avaient été expulsées de force avant les essais des années 1950. Plus de 300 Marshallais avaient été déplacés pour laisser place au programme nucléaire. Ils ont vécu avec les retombées sanitaires pendant des décennies. Seules trois des 40 îles de l’atoll sont considérées comme habitables.

Le Compact of Free Association, signé lors de l’indépendance des îles Marshall en 1986, a officiellement réglé les réclamations en lien avec ce programme nucléaire. Dans les faits, il a laissé aux Marshallais la charge d’un problème qu’ils n’ont pas les moyens techniques ou les ressources financières de résoudre. Washington considère que le dôme se trouve en territoire marshallais et que la responsabilité leur incombe. 

  • Le Runit Dome, qui contient des déchets radioactifs dont du plutonium-239, se fissure et l’eau de mer s’y infiltre.
  • Ce site des îles Marshall a été construit comme une solution provisoire après les essais nucléaires menés entre 1946 et 1958.
  • La montée des eaux et les tempêtes menacent d’aggraver la situation sur un dôme qui n’a jamais été conçu pour durer des millénaires.

Réagissez à cet article !